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Stan the Man
June 09 Ombres chinoisesAvec un clin d’œil complice à Yvon Leblond Je suis une folle, une cinglée, une fêlée, une crack-pot. Ça fait longtemps que je le sais. Je le savais bien avant ma venue ici, bien avant que le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge rende son diagnostic, sa sentence. Déjà, quand je n’étais encore rien qu’une gamine en jupe et en collants, je le savais que j’avais une araignée au plafond. Ce n’était pas de ma faute, pas vraiment, je le sais, je le sais. Mais mieux vaut se méfier de moi. Je le dis en toute candeur. Je vous aurai prévenus. Encore que je ne me souviens pas vraiment du moment où j’ai su que ça ne tournait pas rond dans ma tête. Déjà dans ce temps-là, j’étais tout le temps dans la lune, pas tout le temps tout le temps, mais souvent en tous cas. – Caroline Laurent, veux-tu bien revenir sur Terre ! qu’elle me criait, maman, quand je m’absentais, loin de moi-même, loin du monde, quand je me laissais dériver dans l’ailleurs. Des fois, elle s’époumonait à me le répéter cinq, six, dix fois avant que je réagisse, que je m’arrache à mes rêveries, que j’atterrisse enfin, brutalement, dans un grand fracas de tonnerre, comme une météorite tombée du ciel. – Caroline, des fois, tu m’exaspères ! qu’elle disait alors, maman, complètement exaspérée justement. D’autres fois, je faisais exprès de la laisser crier après moi encore plus, douze, quinze, vingt fois, je faisais semblant d’être perdue loin, très loin, sur une planète encore plus éloignée de la Terre que la lune, une planète située à des années-lumière, dans une autre galaxie. Je savais bien que ça l’exaspérait, maman, mais souvent, je n’avais juste pas envie de revenir dans son univers à elle. Souvent, j’aurais préféré rester dans le mien, où il n’était jamais question de faire mes devoirs, de ramasser ma chambre, d’être une grande fille sage et modèle. Je n’avais juste pas envie. C’est à cause de ma propension à rester en retrait de la réalité de ma mère qu’elle n’avait pas tardé à m’emmener voir le premier de la longue série de psychologues, psychiatres et autres thérapeutes de la tête et de l’âme que j’ai tour à tour conduits au bord de la dépression ou de la crise de nerfs avant le docteur Benoît Roberge. Dès cette première visite, le verdict était tombé comme un couperet et les «mots de docteur» – tendances asociales, résistance à l’autorité, schizophrénie, autisme – s’étaient vite amoncelés au-dessus de ma tête comme des nuages noirs dans l’azur du ciel. Tiens, j’aime bien cette image, «des nuages noirs dans l’azur du ciel», ç’a quand même de la gueule, non ? J’ai toujours aimé les nuages, les blancs, les gris, les noirs, les gros et lourds, les légers et diaphanes. Quand j’étais gamine, je pouvais passer des heures à les regarder défiler dans le ciel, couchée sur le dos dans l’herbe fraîche d’un parc. Je m’amusais à débusquer des formes, des silhouettes, des visages. Tiens, voilà un bateau ! Tiens, voilà un lapin ! Tiens, voilà le visage de mon père, qui me sourit depuis son paradis là-haut. Depuis qu’on m’a internée ici, après la disparition de maman, je n’ai pas souvent eu le plaisir de m’abandonner à ce passe-temps qui a toujours compté parmi mes favoris. D’abord, on ne me laisse guère sortir, si ce n’est que pour prendre vitement l’air en faisant les cents pas dans la cour bétonnée et clôturée du centre psychiatrique avec les autres fous, les vrais fous, les plus fous que moi qui sont également bénéficiaires ici. Et puis, parce que c’est assez difficile de voir le ciel par la fenêtre de ma chambre, que dis-je ? la fenêtre de ma cellule. C’est sûr qu’il me reste toujours le plafond de la chambre, comme me l’a déjà dit le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge qui est demandé à l’accueil, le docteur Benoît Roberge, mais hé ho, je suis peut-être folle mais je ne suis pas idiote quand même et je sais faire la différence entre le ciel et un plafond, même quand celui-ci est peint en bleu-nuiit et décoré de soleils, d’étoiles et de comètes comme celui de ma chambre d’enfant. C’est mon père qui en avait réalisé la décoration, d’après un concept imaginé par maman. Et il s’était littéralement tué à l’ouvrage, papa, puisqu’il était mort d’un arrêt cardiaque en posant la dernière latte de mon plancher de bois-franc. J’étais encore un bébé dans ce temps-là, bien trop petite pour savoir distinguer un ciel d’un plafond. Mon pauvre papa ! Il n’avait même pas pu voir son chef-d’œuvre fini. Quelle injustice ! Quelle misère ! Comme disait ma mère, en veuve noire qu’elle était trop tôt devenue, c’est que le sort s’acharne… Quand j’étais gamine, et que maman m’envoyait au lit à l’heure du dodo, j’aimais aussi observer le bal des ombres sur le ciel de mon plafond bleu-nuit. J’aimais leur joyeuse sarabande, même si je savais bien que c’était ma lampe de chevet rotative qui créait cette illusion de mobilité. Au milieu des astres et autres corps célestes dansaient les ombres de mes bibelots, de mes animaux en peluche, de mes poupées Barbie et de leurs accessoires dans un étourdissant manège. Dans ce tableau surréaliste, il n’y avait pour seul ombre immobile que celle de l’araignée géante tapie dans une encoignure, qui me guettait, attendant vraisemblablement le moment opportun pour m’enlacer de ses huit pattes poilues, me ramener vers ses horribles mandibules et me manger toute crue. – Mademoiselle Laurent, vous comprenez qu’il n’y avait pas d’arachnide géant au plafond de votre chambre d’enfant, que votre imagination vous jouait des tours, m’avait dit un jour, sur ce ton détestablement paternaliste, le docteur Benoît Roberge qui est demandé au téléphone, le docteur Benoît Roberge, s’il vous plait, au téléphone… Quand on dit de quelqu’un qu’il a une araignée au plafond, c’est une expression, une figure de style… Non mais, il me prenait vraiment pour une demeurée ou quoi, le psy ? Bien sûr que je savais ce que c’était une expression, une figure de style. Je le savais déjà du temps où je n’étais rien qu’une gamine en jupe et en collants, uniforme réglementaire de l’école privée où maman m’avait inscrite dans l’espoir que les institutrices sachent me faire entrer un peu de plomb dans le crâne. Tu parles ! Entre le plomb dans mon crâne et l’araignée au plafond, ça m’en faisait pas mal, des raisons de souffrir de migraines aussi intenses que fréquentes, qu’en dites-vous, docteur ? Docteur Benoît Roberge, Benoît Roberge… Bien sûr, j’avais parlé à ma mère de la ténébreuse prédatrice qui ‘avait choisie pour proie et qui, dans son coin du plafond, n’attendait que le moment propice pour fondre sur moi et me dévorer, de préférence au plus noir de la nuit, pendant mon sommeil de juste. Et bien sûr, maman ne m’avait pas crue, elle avait balayé mes peurs du revers de la main, comme s’il s’agissait d’une bagatelle ; et ma mère n’avait aucune intention de perdre son temps à entretenir mes lubies. Mais ce n’était pas une lubie, oh que non ! Et je l’avais découvert assez vite, un soir où je m’amusais à créer avec mes mains des silhouettes d’animaux sur le mur de ma chambre, des têtes de loup ou d’éléphant, des lapins ou des papillons, et quoi encore. Ce soir-là, avant que j’aie même pu crier gare, l’araignée avant fondu sur l’ombre majestueuse d’un papillon que je faisais voler sur le mur et n’en avais fait qu’une bouchée ! Stupéfaite, j’avais cessé de faire bouger mes mains, qui ne projetaient plus la moindre parcelle d’ombre sur le mur… – Mais ma pauvre mademoiselle Laurent, avez-vous conscience de ce que l’imagination d’une enfant peut lui jouer comme tours ? m’avait un jour demandé le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge est demandé à la réception, Benoît Roberge. Et puis d’abord, quel âge aviez-vous quand cet incident s’est supposément produit ? Quelle importance, l’âge que j’avais quand l’événement s’était produit, docteur ? Ce qui importe, c’est que c’était arrivé… comme cela ne manquerait pas de se produire à nouveau… Bien sûr, ils n’ont jamais voulu entendre, ni comprendre, ces champions de la raison rationnelle et cartésienne, tous ces psychologues, psychiatres et autres thérapeutes de la santé de l’âme et de la tête qu’on m’oblige à voir depuis le temps où je n’étais rien qu’une gamine en jupe et en collants sous prétexte que je suis une folle, une cinglée, une fêlée, une crack-pot, je sais, je sais, pas besoin de tourner le fer dans la plaie. Tous autant qu’ils sont, les professionnels de la santé de l’âme comme les autorités judiciaires qui s’inquiètent de la disparition de maman, tous, ils ont comme elle jugé que mon histoire ne tenait pas debout, qu’il s’agissait d’une lubie, d’une hallucination, d’un délire psychotique. Tout le monde, y compris moi, s’entend pour reconnaître que j’ai une araignée au plafond. Pourquoi alors ne veut-on pas me croire quand j’essaie de leur expliquer à quel point elle est dangereuse ? Et comment alors expliquer que maman ait pu disparaître de la surface de la Terre sans laisser la moindre trace ? Croit-on qu’elle soit allée s’exiler sur la lune, ou encore sur une planète située à des années-lumière, dans une autre galaxie ? Personne ne peut l’expliquer, ni les juges, ni les procureurs, ni les policiers qui m’ont découverte prostrée, en état de choc post-traumatique, sur les lieux du crime, sur le théâtre de la disparition de maman, ce matin-là, ni même le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge s’il vous plait. Pas plus que personne ne peut expliquer que le docteur Benoît Roberge, le docteur Benoît Roberge qui est demandé au bureau de la direction, s’il vous plait, le docteur Benoit Roberge ne réponde pas, ne réponde plus, ne donne lui aussi plus aucun signe de vie, qu’il ait lui aussi disparu de la surface de la Terre sans laisser la moindre trace. Il ne répondra plus jamais à l’appel, le docteur Benoît Roberge. Comme maman. Et j’ai bien beau être une folle, une cinglée, une fêlée, une crack-pot, je sais pourquoi, je le sais, je le sais très bien, je les avais pourtant prévenus, je les avais prévenus et c’est juste dommage qu’ils n’aient jamais voulu me croire sous prétexte que j’ai une araignée au plafond…
Cette nouvelle a été lue par l'auteur à la soirée «Ombres et merveilles» organisée par l'AEPSCN et August 04 L'art et la curiositéJe devine ce que tu dois penser en voyant le cadavre de ta copine égorgée, pas tout à fait refroidi, étendu au milieu de son salon, et moi avec en mains cette paire de ciseaux maculés de sang. Je peux tout t’expliquer. S’il te plaît, écoute. Elle est moi, on s’est rencontrés par hasard, ici, ailleurs ou quelque part. Oui, c’est de Léo Ferré, pas de moi : La vie d’artiste. C’est comme ça, j’ai toujours un bout de chanson en tête. Ça tient de mon enfance, de la discothèque garnie de mes parents, mais je digresse. Je n’irai pas jusqu’à prétendre, comme dans la chanson, que sans se connaître on s’est aimés, ce n’est pas vrai et notre histoire n’a pas eu le temps de devenir ancienne. C’est sur la terrasse d’un bistrot qu’elle a attiré mon regard, il y a quelques heures. Montréal cet après-midi haletait sous la canicule comme une chienne asthmatique. Je dégustais mon Ricard quand je l’ai aperçue. Seule à sa table, elle sirotait son drink en lisant Machiavel. J’ai pensé qu’elle avait des lectures estivales inhabituelles et c’est cela, en partie, qui m’a attiré. L’image était à mes yeux si frappante que je l’aurais volontiers croquée dans un carnet d’esquisses pour éventuellement en faire un tableau. Cette lueur du doute dans ton regard : tu ne crois pas que je sois peintre. Tu n’as pas tort, je mens un peu et il est vrai que je l’ai d’abord trouvée jolie dans sa robe à motif fleuri, et troublante avec ses petits gestes délicats. Cette manière de replacer sa mèche rebelle du bout de l’auriculaire tendu, par exemple. Ça m’a rappelé une série de science-fiction qui passait à la télé quand j’étais gamin et je me suis demandé, en blague, si elle se désintégrerait dans un éclair de lumière écarlate au moment de sa mort, comme ces redoutables envahisseurs extra-terrestres. Quand je dis que je l’ai rencontrée par hasard, c’est une figure de style. Le hasard n’existe pas. Les événements, comme ton arrivée impromptue sur la scène du crime, s’enchaînent toujours pour une raison, selon un plan méticuleusement orchestré. Par qui, pourrais-tu avoir l’envie de me demander ? Pas la moindre idée et là n’est pas la question. Je ne crois pas au hasard, mais je crois qu’on peut forcer le destin. C’est ce que j’ai fait en l’accostant à sa table. — Je ne veux pas vous importuner, mais je n’ai jamais su résister à la vue d’une jolie femme qui lit Machiavel sous un soleil de plomb. C’est plus fort que moi, la curiosité… Non, je n’ai pas dit ça. Rien d’aussi élégant, d’aussi cinématographique, mais je peux bien retoucher un peu la réalité, n’est-ce pas ce que font constamment les écrivains ? Mon approche était en tout cas suffisamment sympathique pour que ton amie ne me chasse pas sur le champ, pour qu’elle accepte de poser son bouquin. — Et ça vous arrive souvent, de voir des inconnues qui lisent Machiavel sous un soleil de plomb ? m’a demandé ta copine, prête à jouer le jeu. — Ça ne m’arrive jamais, évidemment. D’où la curiosité. — Ça me rassure, a-t-elle soupiré. Je continuerai de me croire originale. Elle et moi avons ri, d’un petit rire fugace et léger comme une brise estivale, qui allait sceller notre complicité naissante. L’été rend les Montréalais plus disponibles aux rencontres imprévues, tu l’as sans doute remarqué, ne dis pas le contraire. En moins de temps qu’il n’en faut pour crier «ciseau», ou pour faire usage d’un tel instrument, ta copine et moi sommes passés du «vous», qui semble incommoder les jeunes de votre génération, au «tu», tellement plus convivial. Quand la serveuse est revenue, ta copine a accepté de bonne grâce le verre que je lui offrais et j’ai renouvelé mon Ricard. Elle a choisi un de ces coolers imbuvables pour quiconque aime vraiment la vodka, mais ce n’est pas à moi de contester ses goûts. Et dans la lumière déclinante, nous avons badiné sur le temps qui passe, les amours qui s’éteignent sans trop qu’on sache toujours pourquoi, les adieux qui quelques fois se passent un peu trop bien. Elle me trouvait charmant, quoique sûrement trop vieux pour que je puisse postuler quelque autre fonction dans sa vie que celle du type affable avec lequel on échange des banalités à l’heure de l’apéro. Je ne m’en offusque pas, mais je me suis dit qu’il suffirait de presque rien, peut-être dix années de moins, pour que j’entreprenne de véritables rituels de séduction. Telle n’était cependant pas mon intention, aussi jolie fût ton amie. Curieuse, elle a voulu savoir ce que je faisais dans la vie et j’ai répondu que je ne travaillais que lorsque je me sentais inspiré, réplique piquée je ne sais où et qui a piqué sa curiosité. — Oh, t’es un artiste ? — Si on veut, ai-je répliqué, pétri de fausse modestie. Hélas, toute bonne chose a une fin. Elle voulait rentrer tôt, elle reprenait le boulot au bureau demain matin. Alors nos chemins se sont séparés, il le fallait bien. Elle a quitté le bistrot, sourire aux lèvres, et je suis resté sur la terrasse à la regarder s’éloigner sur le trottoir dans la nuit tombante… mais pas longtemps. Ça n’a pas été difficile pour moi de la rattraper, tout en gardant mes distances. Il y avait assez de gens dans l’avenue pour que je la suive sans qu’elle le remarque, d’autant plus qu’elle n’était pas du genre parano. Quand elle a pris l’autobus qui remontait le grand boulevard qui croisait sa rue, je suis sauté dans un taxi et j’ai demandé au chauffeur de rouler tout droit et lentement, prétextant que j’ignorais l’adresse exacte où je devais aller (ce n’était pas tout à fait faux) mais que je reconnaîtrais la rue quand on la croiserait. Quand je l’ai vue descendre du bus, j’ai demandé au chauffeur de me laisser un coin de rue plus loin. Une fois la course de taxi payée, j’ai rattrapé ta copine qui marchait vers son immeuble avec la désinvolture de celle qui, malgré la nuit irrévocable, se sait en sécurité dans le voisinage paisible qu’elle habite depuis des années. Encore, j’ai gardé mes distances jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le hall du quadruplex. Je suis resté dans le noir, à guetter laquelle des fenêtres s’illuminerait à son entrée. Après, ça été un jeu d’enfants pour moi de grimper par l’escalier de secours jusqu’à sa fenêtre négligemment laissée ouverte. J’avais l’habitude. Elle était dans la douche, je l’avais deviné. Ça m’a laissé le temps de me familiariser un brin avec son deux pièces et demie, de fouiner un peu dans ses affaires, ses lettres d’amour enrubannées deux par deux, ces photos épinglées au babillard où tu apparaissais souvent. Vous deviez être très proches, je suppose. Elle est sortie de la douche, drapée dans une serviette de bain qui lui donnait une allure de vahiné tout droit issue d’une toile de Gauguin. En m’apercevant ici, elle est restée interloquée juste un moment, comme toi quand tu as fait irruption tout à l’heure, et ce bref instant était amplement suffisant pour faire ce que j’étais venu faire, d’autant plus que la paire de ciseaux traînait sur son bureau, à portée de ma main. Elle n’a pas eu le temps de pousser un cri ou d’offrir la moindre résistance. Je suis vif et méthodique. J’ai de l’expérience. Je n’ai pas abusé d’elle, ni avant ni après, rassure-toi, ce n’est pas le genre de la maison et puis ça laisse des traces. Comme dans cette chanson de Ferré, il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que je m’éclipse, ne laissant aux officiers et profileurs de la police une scène du crime impeccable, dénuée de tout indice autre que ma signature, pareille à celle d’un grand maître au bas d’une toile. Mais suffit-il donc que tu paraisses pour compliquer inutilement le peaufinage de mon tableau. Inutile de te débattre, cependant, d’essayer de mordre ma main plaquée sur ta bouche tordue par la frayeur. Je suis plus fort. J’ai l’habitude. Ça m’ennuie de devoir te tuer sans avoir fait plus ample connaissance avec toi, comme avec ton amie ou avec celles qui l’ont précédé. Je ne sais rien de toi, pas même ton nom, et l’idée d’assassiner une parfaite inconnue m’agace un tantinet, c’est vrai, mais je n’ai pas le choix, mon art m’interdit de laisser la vie à un témoin oculaire. Et tant pis, je lirai les détails de ta courte existence, de ta relation avec ta copine dans les journaux de demain. Merci de m’avoir écouté, en tous cas. Cette politesse fera honneur à ta mémoire.October 16 MascaradeT’es partie bien avant ton départ
On s’est perdus dans la même pièce Perdus dans le même décor Jim Corcoran, Perdus dans le même décor
— Dis, tu m'écoutes? lui demande encore la femme avec qui il partage son logis, mais de moins en moins sa vie, exaspérée par son temps de réaction. Tu rêves ou quoi? S’il rêve ? Non, pas vraiment. Cela fait d’ailleurs partie du problème. Assis en face du téléviseur, il regarde sans les voir ces images de désolation, de détresse diffusées par le réseau d’information continue qui en est venu à constituer son seul lien avec sa lointaine moitié d’île natale. Une nouvelle déveine a frappé le pays, une catastrophe naturelle plutôt qu’un de ces désastres imputables à la vilenie de la classe politique, voilà qui fait changement. — Excuse-moi, chérie, répond-il, mécaniquement. Tu disais ? Elle serre contre sa poitrine un bébé, leur fille de quelques mois à peine. Manifestement, sa demande est liée à la petite, leur trésor. Est-il question de couche à changer, de biberon à préparer ? — Laisse tomber, soupire sa conjointe, de guerre lasse, avant de disparaître dans le corridor qui mène à la chambre de l’enfant. Lui, il reste là, étranger, veule et vide. À l’écran, la speakerine continue d’ânonner les statistiques sur les répercussions de la tempête tropicale qui s’est abattue sur la Caraïbe, le nombre de victimes, de blessés, de portés disparus, de désormais sans-abri. Lui reste là, à se gaver de tragédie, insensible. Zombi dépossédé de son âme, dissocié de lui-même. Un pied ici et l’autre… Sur la lune ? Depuis quelques semaines, la fréquence de ces alunissages ne cesse d’augmenter. À l’université, les collègues du département et même ses étudiants n’ont pas manqué de lui souligner ses absences, ses distractions. Il se contente de blaguer, d’invoquer le surmenage, le manque de sommeil depuis la naissance de la petite, l’alignement des planètes et quoi d’autre encore. S’il ne saurait dire précisément à quel moment cet étrange sentiment d’étrangeté s’est emparé de lui, il croit en connaître diffusément la cause. Ce capteur de rêves, qui orne désormais le mur au-dessus de la porte de leur chambre à coucher, cette chambre qui n’a de nuptiale que le nom. Ce capteur de rêves de fabrication artisanale, dont il sait trop bien la provenance, une réserve montagnaise sur la Côte Nord. Il n’avait pas dit le moindre mot le jour où le colis est arrivé par la poste, même s’il avait bien entendu reconnu l’adresse de l’expéditeur, son écriture à l’encre très noire. Il n’avait rien dit, même après avoir constaté qu’elle avait suspendu dans leur chambre, en face de leur lit, cet artefact qu’il fallait désormais voir comme l’étendard de l’autre, cet ex qu’elle n’arrivait manifestement pas à oublier, auquel elle lui semblait vouloir lui signifier qu’elle appartenait toujours et à tout jamais. Professeur de mathématiques, il se considère comme un homme raisonnable, éclairé, imperméable aux superstitions et aux anecdotes où s’agitaient bizango, lougarou et autres figures du bestiaire vodou dont sa grand-mère maternelle, paix à son âme, l’avait abreuvé dans sa tendre enfance. Et la part rationnelle de lui-même refusait d’accepter qu’un simple souvenir pour touriste puisse être le catalyseur de leur dérive à deux, de son naufrage à lui sur ce rivage inconnu, loin de lui-même et de tout ce qui jadis lui tenait à cœur. Mais dans la blancheur de ces nuits qu’il passait à bercer la petite, à lui donner ses boires, tandis que la mère profitait d’un brin de sommeil réparateur et bien mérité, il lui arrivait de fixer des heures durant l’anneau de métal recouvert de cuir orné de fils entrecroisés et de plumes, avec la fascination morbide de l’insecte qui distingue pourtant très bien la toile d’araignée vers laquelle il fonce, imprudent, dans laquelle il s’apprête à s’empêtrer, irrémédiablement. Depuis quelques semaines, il ne dort presque plus, ne mange guère davantage et l’idée du désir n’éveille à peu près plus rien en lui. Et elle, dans tout ça ? Elle, elle assiste froidement à sa dérive en feignant parfois de s’en soucier, lui tourne néanmoins le dos dans leur grand lit aux draps glacés. Elle, elle donne l’impression de gagner du temps. Pourtant, il leur faudra bien, un jour où l’autre, crever l’abcès. Lever le voile une fois pour toutes sur les demi vérités, les feintes et les esquives, les ellipses stratégiques. Faire tomber enfin le rideau sur cette comédie des erreurs qu’est devenue leur vie. Il le sait, mais n’arrive pas à se résoudre. Il lui faudra bien, un jour ou l’autre, avouer qu’il était tombé sur cette lettre, peut-être oubliée sur la table de chevet à dessein, comme le gant du défi. Il n’avait pas voulu la lire mais l’avait lue tout de même, cette lettre où il était question des rêves qu’elle et l’autre échafaudaient ensemble, ces rêves d’une petite maison adossée à la forêt, avec vue sur le fleuve, la maison où elle élèverait leur fille avec l’autre, cet ex tellement plus attentif à ses besoins à elle, tellement plus en communion avec ses valeurs et ses aspirations à elle. Cet ex que ses propres lacunes, il devait bien se l’admettre, avaient revêtu du chasuble de la sainteté. Il le sait, mais ne trouve pas les mots, lui pourtant si loquace, si habile en rhétorique d’ordinaire. Voilà peut-être pourquoi il ne dort presque plus, mange à peine et l’idée du désir n’est plus qu’un souvenir indistinct. Voilà peut-être pourquoi il se braquait sur ce capteur de rêve, auquel une part de lui, celle qu’on avait nourri du merveilleux folklore de chez lui, attribuait des propriétés dignes d’un vampire. Et voilà peut-être pourquoi il reste là, à regarder sans les voir les images des gamins de son pays d’origine frappés par un malheur autrement plus terrible que le sien, mais dont les visages désemparés ressemblent à s’y méprendre au sien. August 20 Aux dernières nouvelles, Manu
En pleine nuit, la sonnerie ressemblait au cri d’une suppliciée. Pressentant la catastrophe, j’ai tendu la main par-dessus Éva qui ronflait, vers le sans-fil sur la table de chevet. — Je pars chez papa sur le premier bus. Viens me rejoindre…, a déclaré la femme au bout du fil, avant de raccrocher. — C’était qui? a baragouiné Éva, blottie contre moi. Un spectre. Que je n’étais jamais arrivé à conjurer… — Tu vas traverser la province pour cette pouffiasse? s’est emportée Éva, au matin. Je ne comprenais pas plus qu’elle la persistance de cet amour mort-né, plus pathétique qu’une ballade de Barry Manilow. Emmanuelle et moi avions vécu une passion dévorante… au mauvais moment de ma vie. En mon for intérieur, j’avais toujours senti que je ne saurais la garder et n’avais donc pas fait grand-chose pour éviter de la perdre. — Tu risques de ne pas me trouver à ton retour…, a menacé Éva, en pure perte. J’ai sauté dans ma bagnole comme le chevalier servant enfourche son destrier, pauvre con! Au bureau, j’ai annulé mes rendez-vous de la semaine, sans une pensée pour les contrats fichus en l’air. J’escomptais partir en début d’après-midi et, malgré le déluge, arriver au Lac au crépuscule. Depuis notre rupture, nous avions gardé un contact sporadique qui accommodait la quête amoureuse que Manu poursuivait loin de moi. Feignant l’indifférence, j’avais suivi à distance son feuilleton, dont le plus récent chapitre mettait en scène un type plus âgé qu’elle, un baby-boomer divorcé que l’on prétendait possessif et violent. En traversant le Parc embrumé, j’ai passé en revue nos rendez-vous manqués, nos feintes et tromperies réciproques, ses aventures avec des copains à moi, sa dépression d’après la fausse couche, mon inconstance, mais aussi ces nuits de fièvre où elle me chevauchait en amazone impitoyable, les yeux révulsés par le plaisir. J’ai comparé ce que je savais de ses déboires amoureux à ma suite de bides, en me disant que cette fois peut-être… J’avais rêvé qu’elle m’accueille comme terre sèche qui espère la pluie. Elle m’a plutôt fait une bise si chaste que même la vigoureuse poignée de main de Jici semblait plus chaleureuse. La soirée s’est déroulée autour de quelques bons crus que j’avais achetés à Québec et du repas préparé par lui avec ses prises du week-end précédent, truite fumée en entrée puis brochet poché servi sur lit d’épinards du jardin. Le vieux et moi entretenions un rapport cordial, fait de respect mutuel et de subtile rivalité masculine. Après le calva sur le patio au son d’un long-jeu de Ferrat, Jici s’est retiré pour la nuit et Manu a proposé une ballade. En arpentant les rues de son patelin assoupi, elle parlait sans arrêt, me racontait son enfance, ses rêves, ses déceptions. Elle n’a rien dit sur lui ou sur sa fugue et je ne l’ai pas questionnée à ce propos. Pour une fois, j’écoutais sans un mot, présent à sa seule parole. Plus tard, elle m’a entraîné dans sa chambre de jeune fille plutôt que celle que m’avait destinée son vieux et, là, je lui ai fait l’amour langoureusement, ainsi que je croyais qu’elle le désirait, espérant renouer les liens défaits, mais il n’y avait guère de flamme dans son étreinte. Cette nuit-là, je lui ai dit que je l’aimais mais il était tard et elle dormait déjà. Quelques jours après, je l’ai conduite à Trois-Rivières où elle avait, disait-elle, du ménage à faire. J’ai proposé de l’attendre, de la ramener à Montréal. Distante, elle a décliné l’offre et promis de me rappeler dès qu’elle se serait retrouvée. Elle ne l’a jamais fait. Et n’y comprenant rien, j’ai fini par lâcher prise. Encore. Au bout de quelques semaines, j’ai revu son visage dans le Journal de Montréal, souligné par une de ces manchettes hélas devenues banales : Drame passionnel dans la Mauricie… Je n’ai pas eu le cœur de poursuivre ma lecture.
Nouvelle publiée dans l'édition du 11 août 2005 de l'hebdomadaire Ici Montréal. |
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